César Franck : La Symphonie en ré mineur
Cette symphonie comporte trois mouvements au lieu des quatre mouvements habituels ; mais nous verrons que le second mouvement combine le second et le troisième mouvement d'une symphonie "type" :
- Lento - Allegro non troppo ;
- Allegretto ;
- Finale: Allegro non troppo.
Premier mouvement
Il adopte le plan forme-sonate, c'est-à -dire exposition de deux thèmes, développement sur ces thèmes et réexposition de ces thèmes. Nous verrons cependant que Franck, à travers un schéma classique, apporte des modifications originales.
Exposition
Deux tempi s'enchaînent : lento et allegro. De nombreux compositeurs procèdent ainsi tels Haydn. Toutefois, les symphonies de Beethoven n'adoptent pas toutes ce parti-pris.
Le lento
initial débute aux cordes graves (altos, violoncelles et contrebasses) dans une nuance piano et dans le registre grave. Associés au ton de ré mineur, ces éléments confèrent à ce début un caractère pensif, interrogatif . Appelons a1 ce premier motif comprenant des périodes courtes et symétriques. Ce motif a1 est construit en arche ; les silences accentuent un caractère hésitant. Le chromatisme qui sera un élément dominant dans cette symphonie mais aussi dans toute l'œuvre de Franck, est déjà audible. Relevons aussi l'intervalle de quarte diminuée ascendante, plaintive.
1er mouvement - lento : motif a1
Il est amusant de relever un thème semblable au début des Préludes de Liszt. Réminiscence ?
Liszt - Les préludes : Mesure 12 et suivantes
On le trouve déjà chez Bach dans la fugue en do dièse mineur du Clavecin bien tempéré et aussi dans le chœur n°54 de la Passion selon Saint Matthieu.
Bach : Clavecin bien tempéré
Bach : La passion selon St Matthieu
Dès la fin de a1, les premiers violons ajoutent un second motif, a2, construit sur une ligne descendante " piano expressif ". Il comporte un élément chromatique, tout comme a1. Ce chromatisme imprègne l'œuvre : voyez la ligne des contrebasses qui accompagne a2.
1er mouvement - Lento : motif a2
La tension s'accroît : des trémolos des cordes, la redite de a1 sur trémolos en fa dièse mineur, tonalité sombre, un grand crescendo, toujours sur a1 subissant diverses modulations, tandis que les basses jouent ce même motif mais avec permutation de notes, précède l'allegro non troppo.
1er mouvement - lento : Permutations des notes de a1 pour les basses
allegro non troppo
Le premier thème de cet allegro est en plusieurs éléments. Le début n'est qu'une modification rythmique de A1. La syncope qui termine ce premier élément apporte du dynamisme, dynamisme renforcé par le grand saut d'intervalle qui permet d'enchaîner le premier au second élément
1er mouvement - allegro : modification rythmique de a1
Le troisième élément sur un rythme symétrique que soulignent des soufflets aboutit à la tonique ré, tonique qui permet d'enchaîner avec un quatrième élément, très chromatique aux bois, tandis que les violoncelles redisent les mesures 3 et 4 du premier élément.
1er mouvement - allegro : 3ème motif
1er mouvement - allegro : 4ème motif
Franck répète alors l'exposition mais pas de façon identique : le lento, désormais fortissimo, et l'allegro sont entendus en fa mineur. Curieux ! D'autant plus que nous attendions à la fin de l'allegro le second thème de l'exposition, comme il est habituel.
Franck s'en explique lui-même : " c'est une symphonie classique. Au début du premier mouvement se trouve une reprise, comme on en faisait autrefois pour mieux affirmer les thèmes ; mais elle est dans un autre ton ".
Ce n'est qu'après avoir entendu les quatre éléments du premier thème que nous avons droit au second thème, en fa majeur, relatif de ré mineur, comme il est très fréquent.
Ce second thème comporte lui aussi plusieurs éléments.
Le premier, B1, présente des groupes de deux mesures se terminant sur la note la . Un travail de développement sur B1 précède la seconde section de ce second thème : appelons-la B2.
1er mouvement - allegro : Motif B1
1er mouvement - allegro : Motif B2
Joué essentiellement aux bois et aux seconds violons, il se balance souplement sur un rythme de syncope et s'articule autour de la note-pivot "la".
Développement
Il s'appuie d'abord sur des éléments du premier thème puis du second thème dans le ton de la bémol mineur. Ce thème est soutenu par la tête de B2 . Une modulation par enharmonie amène le ton de si.
Une grande descente chromatique conduit à un nouvel élément. Peut-on le considérer comme un nouveau thème ? Est-il issu de A2 ?
1er mouvement - allegro : développement
Réexposition
Elle comporte bien des surprises !
Le lento ne fait entendre que a1 en ré mineur.
L'allegro non troppo présente A1 ,A2 ,A3 mais pas dans le ton principal, ré mineur ; on les entend en mi bémol mineur ! A4, lui, réapparaît en ré mineur.
B1 et B2 sont énoncés en ré majeur.
Commence alors un travail de commentaire sur A4, B1, B2.
La coda affirme A4 en ré mineur et le premier mouvement se termine lento avec a1 en ré mineur.
Second mouvement
On peut le décomposer en huit sections :
- Une forme-lied, c'est-Ã -dire un plan A-B-A : section1, section2, section 1 ;
- Un scherzo avec trio ;
- La combinaison de la forme-lied et du scherzo.
Forme-lied
Première section
Après une introduction mystérieuse dans la nuance piano, aux cordes en pizzicato, à laquelle participe la harpe, le cor anglais énonce un premier thème "cantabile". D'emblée, nous remarquons la présence de la cellule initiale du premier mouvement. Le déroulement
du thème procède par agrandissement d'intervalle, procédé cher à Franck. Si nous examinons le début de ce beau thème nostalgique, nous retrouvons la cellule initiale de A1.
Le cor et la clarinette prolongent cette phrase élégiaque.
2ème mouvement - allegretto : première section
Seconde section
Elle fait entendre aux premiers violons un très long thème qui s'articule en plusieurs sections. Il présente des syncopes chères à Franck ainsi qu'une partie centrale riche en chromatisme.
2ème mouvement - allegretto : seconde section
Troisième section = première section tronquée
Elle ressemble à la première mais avec le cor anglais jouant à l'octave inférieure, ce qui assombrit l'atmosphère.
Scherzo
Avec beaucoup de légèreté, en sextolets, les violons munis de la sourdine, se partagent le thème du scherzo.
2ème mouvement - allegretto : Scherzo
Le trio du scherzo est confié à la clarinette, sur un rythme allègre : on dirait presque une mazurka… Ce thème est repris par la flûte et le hautbois.
2ème mouvement - allegretto : Trio
Le retour du scherzo écourté amène la dernière section dans laquelle :
Lied et scherzo
Lied et scherzo sont combinés : " ….un andante et un scherzo, liés l'un à l'autre. Je les avais voulus de telle sorte que, chaque temps de l'andante égalant une mesure du scherzo, celui-ci pût, après un développement complet des deux morceaux, se superposer au premier. J'ai réussi mon problème " dit Franck
Le cor anglais redit le thème qu'il jouait dans le lied, tandis que les premiers violons le soutiennent avec le thème du scherzo en sextolet.
Final
L'instrumentation très riche comporte notamment deux harpes.
Il suit le plan forme-sonate mais avec des surprises : certains thèmes des précédents mouvements seront réentendus : c'est ce que l'on appelle le "procédé cyclique".
Exposition
elle se fait en ré majeur .Le thème A est confié aux violoncelles et aux bassons. C'est un thème plein d'enthousiasme, d'énergie. Il utilise largement les notes de l'accord parfait, les syncopes, et comporte plusieurs périodes : les premiers violons prennent le relai des violoncelles, puis ce sont les flûtes et hautbois.
Final - allegro non troppo : thème aux violoncelles
Un changement d'armure nous amène en si majeur, ton du second thème. Pleine d'allant, la trompette lui donne un aspect héroïque, martial renforcé par le rythme noire pointée et croche. On aurait pu attendre si mineur, relatif de ré majeur mais la majorisation du ton renforce le côté brillant de ce passage.
Final - allegro non troppo : thème à la trompette
Un commentaire sur ce thème fait également entendre aux basses un second motif, B2 et un contrepoint intéressant aux altos. Tout ce passage est confié aux cordes et l'arrivée du cor anglais n'en est que plus remarquable ; que joue-t-il ? Le thème A du lied ! Voici donc le début des rappels des thèmes entendus au cours de la symphonie.
Final - allegro non troppo : rappels des thèmes
final - allegro non troppo : Contrepoint aux altos
Développement
Il se fait classiquement sur les thèmes A et B avec de nombreuses imitations et une orchestration de plus en plus chargée.
Réexposition
La réexposition n'utilise que le thème A. Mais " pour compenser " on réentend les thèmes A du lied, le thème B2 du premier mouvement, le thème a1 du lento.
Dans la coda, le thème A du final est clamé par tout l'orchestre, terminant brillamment la symphonie.
Et pour conclure...
L'emploi de la formule cyclique, la mélodie qui se développe en une suite d'amples périodes, un souci constant de la modulation, un chromatisme assez poussé, parfois systématique, une certaine lourdeur dans l'architecture et l'orchestration, telles sont les caractéristiques de cette musique expressive, d'une réelle noblesse, et qui traduit avec sincérité les aspirations d'une âme rayonnante.
Norbert Dufourcq Petite histoire de la musique Larousse 1962
La musique de Franck se manifeste, de préférence, d'après l'ordonnance régulière des coupes consacrées par le génie des maîtres, mais ce n'est point de la reproduction des formes de la sonate ou de la symphonie qu'elle tire sa beauté.
Ces grandes constructions sonores où se complaît une pensée qui, pour s'exprimer toute, a besoin des amples périodes, du vaste espace qu'elles lui accordent, s'édifient d'elles-mêmes sous l'impulsion nécessaire de son développement. Et c'est parce que chez Franck cette pensée est classique, c'est-à -dire aussi générale que possible, qu'elle revêt naturellement la forme classique, non pas en vertu d'une théorie préconçue, ni d'un dogmatisme réactionnaire qui subordonnerait la pensée à la forme.Ecrits de Paul Dukas sur la musique Société d'éditions françaises et internationales 1948
Pendant qu'il l'écrivait, la symphonie en ré mineur avait pris pour le vieux compositeur devenu chef d'école l'importance d'un manifeste, d'une démonstration. C'est la raison d'une architecture méditée et formaliste à outrance, dont l'exemple le plus connu est la reprise obstinée de l'introduction et de la première idée transposée en fa mineur, reprise que Franck jugeait indispensable à la régularité de son plan tonal. Pour animer cet édifice, il eût fallu l'orchestre le plus coloré et le plus mouvant, alors que celui de la symphonie est compact, mal éclairé, parfois de la main la plus lourde de Franck.
Lucien Rebatet : une histoire de la musique Edition Robert Laffont1969
De vastes développements, une instrumentation assez lourde qui rappelle les grands plans sonores dont l'organiste dispose à l'église, un lyrisme qui vient parfois s'alimenter à la source wagnérienne, une abondance mélodique, une langue harmonique riche d'un contrepoint touffu et qui aime à progresser par demi-tons ou à s'annexer des altérations dont César Franck escompte une expression plus intense, parfois des inflexions sensuelles ou charmeuses, ou bien un évident besoin de se répéter, d'insister, voici l'essentiel d'un art aussi éloigné de la tradition française classique que de l'esthétique qui fait alors prime au théâtre.
Norbert Dufourcq : la musique française. Edition A. et J. Picard 1970
Par Michelle le jeudi 18 septembre 2008, 13:46 - Oeuvres - Lien permanent























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